“En Iran, c’est un atout d’être une femme pour faire des films”, Ida Panahandeh, réalisatrice

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Dans “Nahid”, présenté à Cannes à Un Certain regard, la cinéaste iranienne fait le portrait d’une femme qui lutte pour sa liberté. Ses maîtres, ses inspirations, son parcours, ses envies… questionnaire premier film.

C’est l’effet Cannes, un état de fatigue et d’hypersensibilité maximale qui met tous les festivaliers sans dessus dessous : à la neuvième minute d’un entretien qui en dure une vingtaine, la cinéaste iranienne Ida Panahandeh, 36 ans, a tout à coup la voix qui se brise en évoquant son père, disparu alors qu’elle avait huit ans, que sa mère lui a toujours décrit « comme un homme très talentueux ayant emporté ses talents avec lui… »La traductrice verse une larme. Tout le monde se tait, un ange passe. Pourtant, la petite Ida (dire Aïda, comme chez Verdi) est solide, à l’image de son premier film, Nahid (Un Certain regard, candidat à la Caméra d’or), portrait efficace d’une femme en marche, qui lutte tant bien que mal pour garder sa liberté et la garde de son fils, chronique de la difficile autonomie des femmes iraniennes. Tourné à Anzali, une ville côtière peu vue au cinéma – « parce que tous les cinéastes iraniens habitent Téhéran… » –, où, gamine, la réalisatrice, passa ses vacances, Nahid évoque par ses surprises procédurières, propres à l’Iran (notamment la notion de « mariage temporaire »), les films d’Asghar Farhadi. Mais Ida Panahandeh a d’autres maîtres…

Quel est votre parcours avant ce film ?

J’ai fait des études de cinéma à l’université de Téhéran, en troisième année j’étais spécialisée en image, j’ai reçu une formation de chef opératrice. L’année suivante, je suis passée en réalisation. Mon premier mode d’expression a été l’écriture, j’ai beaucoup écrit de nouvelles quand j’étais étudiante. Peu à peu ces nouvelles se sont transformées en scénarios, et j’ai commencé à tourner des courts métrages en 16mm. Ils ont été repérés, et j’ai reçu le plus haut prix donné à un court métrage en Iran. Cela m’a permis de commencer à travailler pour la télévision, sur des séries. Après, je me suis donnée un peu de mal pour arriver au cinéma, et m’y voici !
Contrairement à ce que veulent croire les Européens, les femmes ont toujours été très respectées en Iran, cela fait partie d’une tradition nationale. Je ne dis pas que les femmes ne sont pas du tout discriminées, comme dans tous les pays du monde. Mais dans le milieu du cinéma, comme il y avait peu de femmes, on les a plutôt encouragées à tenter leur chance. C’est même un atout d’être une femme pour faire des films en Iran. Il y a d’ailleurs beaucoup de femmes cinéastes. Plus largement, être une femme en Iran n’est pas particulièrement difficile. Mais vivre est difficile, partout et à toutes les époques.

Un film fondateur de votre désir de faire du cinéma ?

Mon désir de cinéma vient du cinéma, mais je serais bien incapable de ne citer qu’un seul titre… Tout le cinéma japonais est une source d’inspiration. Et quelqu’un comme Andreï Tarkovski m’a aussi donné envie de faire ce métier.

Pourquoi ce sujet-là, à ce moment précis ?

Pour mon premier long métrage, il me paraissait prudent de me baser sur des expériences de vies personnelles. J’ai été élevée par une femme qui a été veuve très tôt, qui a pris soin seule de ses enfants et d’elle-même. Je ne dis pas que ma mère est Nahid, mais il y a des points communs avec son histoire.

Les bonnes et les mauvaises surprises rencontrées au cours de la fabrication de ce film ?

La bonne surprise, c’est celle de la création, qui est un miracle permanent, pas seulement au cinéma d’ailleurs. En musique ou en peinture, quand on voit l’œuvre se créer, on va de surprise en surprise et on se dit que ce sont des cadeaux de Dieu. Les mauvaises surprises, on s’y attendait un peu : notre budget était extrêmement limité, les conditions climatiques étaient difficiles, il faisait très froid et il fallait tourner très vite. Ça a l’air anecdotique, mais personne de l’équipe n’allait aux toilettes avant la fin de la journée.

Avez-vous trouvé votre méthode de cinéaste ?

Je ne dis pas qu’elle est aboutie, mais je peux dire que j’en tiens le premier fil. Je commence à tirer dessus et bientôt j’aurai la pelote entière bien en main.

Le film le plus important de ces vingt dernières années ?

Pour moi, le film le plus important de l’histoire du cinéma est Le Miroir, d’Andreï Tarkovski.

Un maître vivant ? Un maître mort ?

Maître mort, sans conteste, Andreï Tarkovski. Vivant, sans conteste, Nuri Bilge Ceylan. En raison du style de sa mise en scène et de sa vision du monde. Parce qu’il est oriental, sa vision est très proche de la nôtre. Et il est le seul disciple authentique de Tarkovski. Les Iraniens l’adorent, des DVD pirates de ses films circulent beaucoup et Winter Sleep a été le seul film étranger montré le mois dernier au Festival de Fajr. Si je citais des cinéastes iraniens, et il y en a, comme Abbas Kiarostami, Asghar Farhadi ou Dariush Merjhui, il faudrait les citer tous… !

Vos influences sont-elles uniquement cinématographiques ?

Ma première source d’inspiration est la vie quotidienne, et immédiatement après vient la littérature. Je suis une grande lectrice de romans, j’en lis plus que je ne vois de films. J’ai du mal à citer un livre plutôt qu’un autre, mais comme nous sommes en France, je dirai Madame Bovary, de Gustave Flaubert, que je lis et relis. Plus je le lis, plus je me rends compte à quel point de livre est extraordinaire et à quel point la connaissance de Flaubert du personnage féminin est précise.

Ce film est-il le film dont vous rêviez ?

En partie oui, en partie non.

Quel cinéaste serez-vous dans dix ans ?

Attendons de voir si je suis vivante dans dix ans. Nous, les Orientaux avons beaucoup de mal à nous projeter.

Quand on vous demande votre métier, vous répondez quoi ?

Je vous fais la même réponse que je fais à mes amis iraniens : je suis une femme au foyer, qui fait des films quand elle peut.

 

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